Chapitre VI

La main sur la poignée de sa portière, Malko hésita une fraction de seconde. Cette femme superbe qui lui faisait signe de la rejoindre dans ce décor sinistre, cela sentait le piège à plein nez. Une fois entré dans cette usine déserte, il était livré à lui-même… Il revit Grosny, le Tchétchène. Si deux ou trois comme lui l'attendaient à l'intérieur, il n'en ressortirait pas. Et puis, il se décida d'un coup, glissant son pistolet extra-plat entre sa ceinture et sa chemise, à la hauteur de sa colonne vertébrale.

En trois enjambées, il eut traversé la rue. Zakra s'effaça pour le laisser passer, repoussant la porte qui claqua dans son dos avec un inquiétant bruit de métal. Malko découvrit un immense hall désert, à part quelques amas de ferraille, où régnait un froid polaire.

— Viens, dit Zakra. Je n'ai pas beaucoup de temps.

Étrange endroit pour un rendez-vous amoureux… Au fond du hall, elle s'engagea dans un escalier de fer en colimaçon, au ras du sol. Tout était sale, rouillé, déjeté. La bise glaciale pénétrait par les innombrables carreaux cassés. En bas, c'était pareil. Zakra s'arrêta devant une porte métallique peinte en gris et sortit une clef de sa poche. Dès qu'elle l'ouvrit, Malko reçut en plein visage une bouffée de chaleur.

Ici, c'était un autre univers. Ils suivirent un couloir repeint à neuf desservant des bureaux ultra modernes mais vides. Dans l'un d'eux, des cartons de téléviseurs et de magnétoscopes Akai et Samsung s'empilaient jusqu'au plafond. Zakra ouvrit une autre porte, sur une salle d'agrès de près de vingt mètres de long, aux murs blanc cassé, presque trop chauffée, avec des tas d'instruments de torture pour le sport en chambre. Une glace tenait tout un panneau. Zakra s'arrêta à côté d'un grand tapis de mousse et se débarrassa de sa houppelande. Le silence était absolu. Elle s'approcha de Malko et se frotta à lui.

— Ici nous sommes tranquilles, affirma-t-elle.

— C'est un endroit étrange, remarqua-t-il.

— Karim l'a acheté il y a six mois, expliqua-t-elle. Cela sert à des tas de choses.

Sa bouche se colla sur la sienne. Un baiser brûlant qui déclencha la frénésie sexuelle de la jeune Kirghize. Malko eut à peine le temps de réaliser que Zakra était déjà nue. Elle adressa à Malko un sourire désarmant.

— Moi, j'aime faire l'amour nue.

Comme Malko entreprenait à son tour de se déshabiller, un véritable cyclone s'abattit sur lui. En un clin d'œil, il ne lui restait même pas sa montre. Le pistolet extra-plat gisait avec le reste de ses affaires éparpillées sur le tapis. Zakra n'avait même pas semblé le remarquer. Dans le milieu où elle vivait, tout le monde devait être armé.

Elle embrassait de tout son corps, de tous ses muscles, avec une violence d'animal sevré. Brusquement, elle abandonna la bouche de Malko pour son sexe qu'elle engloutit en un éclair. Malko se retrouva sur le dos, sur la mousse, cette goule somptueuse accrochée à lui, avec des doigts partout, une tornade tropicale en chambre. Sa bouche explorait tous les recoins les plus secrets, revenait à son activité initiale, repartait. Zakra tournait, rampait, se lovait comme un serpent, enfonçait tout à coup une langue durcie et vibrionnante là où il fallait, puis léchait Malko comme un animal.

Dans la, grande glace, Malko, entre deux rafales, admirait la courbe de sa croupe superbe, la masse de ses seins orgueilleux. Et puis, elle se mit à quatre pattes sur la mousse, la croupe saillante, et se retourna, les yeux presque vitreux de désir. Quand il s'enfonça en elle, elle hurla de plaisir, sa croupe se dressa encore plus, remuant frénétiquement comme pour se débarrasser du membre qui la transperçait. Mais quand Malko, involontairement, sortit de la fournaise, elle poussa un cri atroce comme si on l'avait martyrisée.

Il revint sur elle, maintenant cette fois ses hanches à deux mains. Elle avait pris le matelas à pleines dents pour ne pas hurler et regardait dans la glace, les yeux révulsés, Malko la prit par-derrière. Celui-ci avait l'impression de chevaucher un étalon. Il accéléra, sentant la sève monter de ses reins, elle fut agitée de spasmes frénétiques qui la soulevaient du sol.

Et quand elle jouit, ce fut le même hurlement que dans la voiture, en beaucoup plus fort… Après un dernier soubresaut, elle demeura aplatie sur la couche de mousse, Malko encore fiché en elle. Jusqu'à ce qu'elle s'ébroue et lui lance :

— J'ai tout de suite eu envie de toi, l'autre jour au Gerbaud. Tes yeux… Viens, maintenant j'ai à faire.

Elle se rhabilla aussi vite qu'elle s'était déshabillée. Malko commençait à comprendre pourquoi elle l'avait emmené dans cet endroit désert. Dans n'importe quel hôtel normal, ce genre de coït aurait déclenché une alerte d'incendie…

— Ce que c'est bon, soupira Zakra. C'est mon salaud de père qui m'a donné le goût des hommes. Quand j'avais quinze ans, il m'a violée. Je dormais, il faisait très chaud. J'ai cru qu'il venait me dire bonjour, mais il s'est couché sur mon dos de tout son long, comme pour jouer. Je n'ai pas eu le temps d'avoir peur, il m'avait déjà planté sa grosse verge au milieu des fesses…

« Plus tard, à l'oreille, il m'a demandé pardon, il m'a dit que j'avais une croupe créée par Satan, pour perdre les hommes.

Mais trois jours plus tard, il est revenu. Peu à peu, j'en ai pris l'habitude. Après j'ai eu beaucoup d'hommes. Je les aime forts et bien membrés. Un de mes premiers amours travaillait dans un cirque comme athlète. Un jour, je me suis amusée à le faire jouir dans ma bouche pendant qu'il portait cinq hommes sur ses épaules, à l'entraînement. J'ai cru qu'il allait mourir de plaisir.

Tout en parlant, elle s'était remaquillée. Quel personnage ! A côté d'elle, la sulfureuse Mandy Brown, c'était sœur Theresa. Elle se retourna et demanda avec un sourire provocant :

— Maintenant que tu connais ma vie, veux-tu m'épouser ?

Malko scruta longuement les prunelles noires pour voir si Zakra plaisantait. Aussitôt, elle plongea la main dans sa poche, en sortit un passeport rouge ex-soviétique et le brandit devant Malko.

— Je suis de nouveau un être humain, annonça-t-elle triomphalement. J'ai récupéré mon passeport. Il y a eu des changements : le patron de Karim est arrivé et l'a viré. Maintenant, je fais partie de l'Organisation. Je ne crains plus personne.

— Bravo, fit Malko, mais… La Kirghize le coupa.

— C'est bien, mais pas suffisant. Je peux être expulsée de Hongrie en dix minutes, je ne veux plus vivre dans la peur. Avec ce chiffon de papier, je n'irai nulle part. Tu es autrichien, non ? Épouse-moi. Je ne t'ennuierai pas. Je te donne dix mille dollars et le droit de te servir de moi. Dès qu'il le faudra, nous divorcerons. A propos, tu n'es pas marié ?

— Non, avoua Malko.

Zakra eut un sourire triomphant.

— Donc il n'y a pas de problèmes ! Tu diras à tes amis que c'est de la blague. Juste du business. Et ensuite, je me débrouillerai toute seule.

Malko se voyait en train d'expliquer à Alexandra les subtilités du mariage blanc. Elle lui aurait arraché les yeux et les aurait gobés avant qu'il ait terminé sa phrase. Très chatte, Zakra vint se couler contre lui.

— Tu n'as pas envie de continuer à baiser avec moi ?

— Je vais réfléchir, promit Malko.

— Réfléchis vite, trancha Zakra. Maintenant tu m'attends ici, j'ai quelque chose à faire en haut. Je reviens et tu me donneras ta réponse.

Elle tourna les talons et disparut dans le couloir.

* *
*

Cyrus et Ali attendaient dans une vieille Mercedes 300 stationnée à l'entrée de la rue Révész. Chacun un MP5 sur les genoux, dissimulé par un journal. Modérément rassurés. Le quartier ne leur disait rien et encore moins cette usine abandonnée. Ils s'attendaient à chaque seconde à voir surgir une meute de Tchétchènes qui ne feraient qu'une bouchée d'eux. Le grincement de la porte de l'usine les fit sursauter. L'apparition de Zakra acheva de les déstabiliser. Un peu déhanchée, les seins pointant orgueilleusement sous la robe rouge, les cuisses moulées de noir, la lourde ceinture pendant sur le ventre, les cheveux défaits, c'était la réincarnation des Houris gardant le paradis d'Allah.

Elle leur adressa un sourire dévastateur et pivota lentement sur elle-même, comme pour leur montrer qu'elle n'avait pas d'arme. Puis, d'un signe elle leur demanda de la rejoindre.

Les deux Iraniens se consultèrent du regard, inquiets, mais ils avaient des instructions impératives. Leur arme collée au corps, ils gagnèrent en courant l'usine désaffectée. Zakra avait reculé et, d'un coup d'œil, ils purent se rendre compte que le grand hall était vide, ce qui fit baisser leur tension. La Kirghize les contemplait d'un air ironique.

— Vous avez peur ? lança-t-elle.

— Pourquoi on aurait peur ? demanda Cyrus, déjà agressif.

Zakra allongea la main, relevant la manche de l'Iranien et découvrant la Rollex qu'il portait au poignet gauche.

— A cause de ça, dit-elle ; J'étais avec Stephan quand il l'a achetée. Maintenant, je connais les salauds qui l'ont tué.

Ali et Cyrus se figèrent, regardant machinalement autour d'eux, brusquement très nerveux.

— Nitchevo, continua la jeune Kirghize, aujourd'hui, j'ai seulement un message à vous transmettre.

* *
*

Malko grimpait à pas de loup l'escalier rouillé menant du sous-sol au rez-de-chaussée, pistolet au poing. Sa tête effleura le niveau du hall et il aperçut trois paires de jambes. Celles de Zakra et deux blue-jeans. Le haut des corps était masqué par une poutrelle et il était trop loin pour entendre ce qui se disait.

Il grimpa les dernières marches et se mit à progresser, dissimulé par des piliers qui ne tenaient plus que par leur rouille. Il était si attentif à ne pas se montrer qu'il n'aperçut pas une tige d'acier tordue, attachée à un bout de ferraille. Quand il la heurta, elle fit un boucan du diable.

Il s'arrêta, tous les muscles bandés, entendit un cri bref :

— Inja ![12]

Aussitôt, le bruit saccadé d'une rafale d'arme automatique déchira le silence. Des projectiles ricochèrent dans tous les coins et Malko, prêt à riposter, essaya de se fondre dans son pilier. Apparemment, les interlocuteurs de la pulpeuse Kirghize étaient nerveux. Il risqua un œil et aperçut fugitivement un profil avec une tignasse noire bouclée. Un Moyen-Oriental.

Le fracas des détonations continuait à se répercuter dans l'énorme structure métallique. Le chargeur vide du MP5 tomba à terre, aussitôt remplacé par un autre. Ali, les jambes écartées, son pistolet-mitrailleur braqué, scrutait le hall.

— Qu'est-ce que c'est que ce boucan ? lança-t-il, menaçant. Il y a quelqu'un. Zakra éclata d'un rire méprisant.

— Il n'y a que des rats ici. En plus de vous. Partez maintenant. Dans deux jours, nous voulons une réponse. Ici, à la même heure.

Les deux Iraniens lui jetèrent des regards noirs, rêvant à ce qu'ils aimeraient lui faire subir, puis battirent en retraite. Lorsque leur voiture se fut éloignée, Zakra fonça vers le fond du hall, les traits crispés de fureur. Malko s'écarta de son pilier, couvert de rouille. Ayant prudemment remis son pistolet en place.

— Je t'avais dit de ne pas bouger ! lança-t-elle, écumant de fureur, presque menaçante.

— Je m'ennuyais.

Ils s'affrontèrent du regard, puis celui de la Kirghize s'adoucit brusquement.

— Écoute, goloubtchik[13], dit-elle, je me doute que tu es dans le nastaiashii biznes, sinon, tu ne te promènerais pas avec ça.

Elle avait glissé un bras autour de la taille de Malko, atteignant la crosse de son pistolet. Les yeux dans les siens, elle continua :

— Je me fous de ce que tu fais, mais, toi, tu ne te mêles pas de mes affaires. Je t'ai amené ici parce que j'avais envie de baiser avec toi et j'ai profité de ce rendez-vous. Je ne veux pas qu'on nous voie trop ensemble.

— Et Grosny ? demanda Malko.

— Grosny, je lui ai dit que j'avais eu envie de baiser avec toi, coupa-t-elle. Il s'en fout. Maintenant, est-ce que tu as réfléchi à ma proposition ?

Malko avait compris que s'il éludait le problème il perdrait ce contact précieux. Il avait devant lui une Mandy Brown bis en beaucoup plus féroce, avec un potentiel encore plus grand.

— Si tu montres un peu de douceur, je veux bien t'épouser, dit-il, et même te présenter à ma famille. Elle le regarda, les yeux écarquillés.

— Quoi ?

Malko lui offrit son sourire le plus angélique.

— Cela sera vite fait. Juste un tour au cimetière… Elle l'enlaça en riant. Adorant visiblement cette forme d'humour. Son corps était vraiment incroyable.

Une créature de bande dessinée.

— Tu vas me déposer, fit-elle. Ensuite, on ne se verra pas pendant deux jours. J'ai des tas de choses à faire. Je t'appellerai à l'hôtel dès que je serai libre.

Alan Spencer se frotta l'estomac avec une grimace de douleur. Décidément, le foie gras grillé et les oignons frits ne lui convenaient pas et l'Américain flirtait en permanence avec l'ulcère. Dehors, la place Marcus ruisselait de soleil. Ce qui ne déridait pas le chef de station de la CIA.

— Nous sommes au point mort, avoua-t-il. Impossible même de savoir avec certitude où se trouve Ishan Kambiz. On croit qu'il est à Damas, mais les Syriens prétendent le contraire. Je vois que de votre côté ce n'est pas brillant non plus.

— J'ai quand même récolté une demande en mariage, ironisa Malko, qui avait rendu compte à l'Américain.

— On dit que Karim Nazarbaiev a été liquidé par ses amis, avança le chef de station. C'est Tibor qui m'a annoncé cela. Mais là non plus, pas de preuves.

Le silence retomba, lourd, troublé par les violonistes du Màtyàs Pince.

— Ce qui est bizarre, remarqua Malko, c'est que ces mafiosi ne sont pas du genre à vendre du plutonium. Mais je me demande ce que Zakra fabriquait avec les deux Iraniens d'aujourd'hui. Nous avons peut-être un moyen d'avancer de ce côté-là. Vous êtes en bons termes avec la police hongroise ?

— Excellents. Pourquoi ?

— Après avoir raccompagné Zakra, je suis revenu à l'usine désaffectée. J'ai pu y pénétrer par la cour donnant dans Nepfurdô. Et j'ai récupéré quelques-uns des projectiles qui ont été tirés sur moi.

Malko sortit de sa poche quatre petits morceaux de métal tordu, et les posa sur le bureau.

— Deux sont à peu prés en bon état. Pourriez-vous les faire comparer à ceux qu'on a trouvés dans la tête des deux Tchétchènes assassinés rue Lendvay ?

* *
*

C'est un messager courtois et éperdu de respect qui attendait dans le hall somptueux du duplex d'Ishan Kambiz. Ce dernier achevait une sieste active en compagnie de Linda. Le jeune barbu dont le rêve était de ressembler au Prophète ne savait plus où donner du regard devant ces panneaux de laque ornés de femmes nues, ces meubles dorés, ces commodes tourmentées. Le décor luxueux créé par Claude Dalle, mélange de simplicité et de raffinement, rehaussé de panneaux de laque rouge sombre, coupait le souffle du jeune Hezbollah.

A cause de l'épais tapis, le jeune barbu n'entendit pas venir le maître de maison, nu-pieds, enveloppé dans un peignoir d'épongé qui dissimulait mal une protubérance suspecte au-dessus de la cordelière.

L'envoyé de Téhéran détourna vivement les yeux, empourpré. Allah avait des voies bien étranges. Lorsqu'il était gardien à la sinistre prison d'Evin, les gens comme Ishan Kambiz étaient tous les jours flagellés à mort.

— Que veux-tu ? demanda sèchement l'Iranien, furieux d'avoir été dérangé.

— Au nom de Dieu le Miséricordieux, commença l'envoyé d'une voix imperceptible, nouée par le respect, voilà le message que je dois vous transmettre.

Ishan Kambiz écouta jusqu'au bout, partagé entre des sentiments contradictoires. C'était la réponse de son vendeur, enfin. Normalement, il aurait dû sauter dans le premier avion, fou de joie. Seulement, il y avait un fait nouveau. Un ami sûr de la Policia Fédérale — le FBI brésilien — lui avait appris que les Américains s'intéressaient beaucoup à lui, diffusant des avis de recherche dans tous les azimuts. Même avec de faux passeports, c'était risqué de quitter le Brésil en ce moment. D'un autre côté, il ne pouvait pas faire le mort. C'était trop vital.

— Dis-leur que je ne peux pas me déplacer en ce moment, annonça-t-il. Il faut qu'on vienne me voir.

Avant toute transaction sérieuse, il était essentiel de vérifier que la marchandise proposée par les Russes était bien du, plutonium 239 et non une saloperie quelconque sans valeur. Il salua d'un signe de tête, laissant le messager abattu. Un aller-retour Brasilia-Rio dans la journée, ce n'était pas la joie. Même pour la plus grande gloire d'Allah.

* *
*

Pavel Sakharov attendait le retour de Zakra, en tirant des bouffées hâtives d'un petit cigare, allongé sur un lit de camp, installé dans un des bureaux de l'usine désaffectée. Il se montrait le moins possible à l'Eden. Inutile d'attirer les commentaires. Zakra menait la boîte et les filles d'une main de fer, et, pour le reste, les équipes du racket tournaient toutes seules. Sakharov trouvait cela minable, en pensant à l'enjeu de son affaire à lui. Jusqu'au début de 1991, il avait mené une carrière sans histoire au KGB, grimpant les échelons jusqu'à ses étoiles de général. Affecté à la Troisième Direction, il était directeur adjoint du contre-espionnage au sein des Forces Armées de l'Armée rouge. Autrement dit « super commissaire politique ». Le putsch et les bouleversements subséquents avaient profondément modifié son existence… D'abord, la Troisième Direction avait été dissoute. Pavel Sakharov, qui avait su se tenir à l'écart, et conservait des amis dans tous les camps, avait pu se faire affecter au MSB[14] ex-second Directorate, devenu Service de Sécurité intérieure de la CEI. Sous la houlette de Victor Baranikov, un homme de Boris Eltsine.

Le hasard avait voulu, que dès septembre 1991, Pavel Sakharov soit affecté à la sous-direction chargée de la protection du nucléaire.

Il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre qu'il était assis sur un tas d'or. Méticuleusement, il avait exploré le sujet jusqu'à ce que le hasard lui fasse retrouver un ancien ami. Grâce à son poste, il savait avec une précision relative où se trouvaient les stocks de plutonium 239 militaire, beaucoup plus faciles d'accès que les armes nucléaires déjà fabriquées.

Le reste était une question d'organisation. Dieu merci, Pavel avait gardé de nombreux amis dans l'ex-second Directorate, qui ne demandaient qu'à l'aider moyennant une poignée de dollars.

En janvier 1992, le MSB était devenu le MBRF — Ministère de la Sécurité de Russie, mais cela n'avait rien changé à ses plans.

Il se moquait éperdument que l'Iran balance des bombes nucléaires sur ses voisins. Secrètement, même, il souhaitait que cela arrive, et voir en représailles les barbus griller comme des poulets. Il haïssait les Iraniens depuis que plusieurs de ses amis du KGB avaient été massacrés par le Hezbollah de Beyrouth.

Pour mettre au point son projet, le général Pavel Sakharov avait longuement étudié le problème. Le jour venu, il ne lui avait pas fallu plus de dix minutes pour faire disparaître, grâce à son ordinateur, les stocks de plutonium 239 qu'il souhaitait commercialiser… Les autorités de la CEI et même les contrôleurs internationaux n'y verraient que du feu. Sur cent tonnes de plutonium, personne ne retrouverait cent kilos volatilisés. Seulement, cet édifice fragile reposait sur la vitesse. Américains et Israéliens faisaient le siège de Boris Eltsine pour qu'il reprenne un contrôle plus strict des unités du KGB qui veillaient sur les matières fissibles.

Des bruits de bottes troublèrent sa réflexion. Zakra pénétra dans le bureau, sa chevelure flamboyante au vent. Elle jeta un coup d'œil amusé au Makarov posé sur les papiers, chien relevé. Pavel Sakharov était un homme prudent. Même au fond de cette usine il se méfiait.

— J'ai la réponse ! annonça-t-elle. Ton ami dit qu'il ne peut pas se déplacer. Il faut aller le voir.

— Quoi !

La Kirghize haussa les épaules.

— C'est ce qu'ils ont dit, moi je ne sais rien de plus.

Il ne l'avait pas mise dans la confidence. Sans insister, elle quitta le sous-sol.

Pavel se remit à tirer sur son cigarillo, perturbé. Depuis le matin, il avait un nouvel échantillon de plutonium 239, amené d'Ukraine par un courrier et qu'il conservait avec lui. Il n'allait quand même pas l'envoyer par la poste au Brésil. Et encore moins le livrer lui-même. A la seconde où qui que ce soit dans la communauté de Russie l'associerait à Ishan Kambiz, les ennuis commenceraient. De gros ennuis.

Il eut soudain un flash. Il venait de trouver la solution. Presque sans risques.

Zakra n'en croyait pas ses yeux. Personne ne lui avait jamais fait de cadeau. Enfin, jamais de vrai cadeau, sans contrepartie.

— C'est pour moi ? demanda-t-elle.

— Oui.

Spontanément, elle se jeta dans les bras de Pavel Sakharov, après avoir passé autour de son cou le collier de perles d'or qu'il venait de sortir de son écrin.

Elle se regarda devant la glace. Le collier descendait jusqu'à la naissance de ses seins splendides.

Pavel l'observait, un peu moins glacial que d'habitude.

— Tu vas me rendre un service, dit-il.

— Tout ce que tu veux.

— Tu vas aller voir un de mes amis. A Rio. Au Brésil.

— Rio ?

Elle avait vu des cartes postales du Brésil, mais jamais de sa vie n'aurait songé à y aller. Cela paraissait trop beau. Pavel Sakharov continua.

— Tu vas lui remettre une lettre de ma part. Zakra le fixa, médusée.

— Une lettre ! Mais tu ne peux pas l'envoyer par la poste ?

— Non, c'est une lettre très importante, très urgente et très secrète.

Cela paraissait fou à la jeune Kirghize de parcourir la moitié du monde pour remettre une simple lettre, mais si ça pouvait lui faire plaisir.

— Tu vas donner ton passeport à Grosny pour qu'il s'occupe du visa. Cela va coûter un peu d'argent, expliqua Pavel.

* *
*

— C'est la même arme que celle qui a tué un des Tchétchènes ! annonça Alan Spencer. Le laboratoire de l'ORFK[15] est formel.

Le chef de station de la CIA en faisait des bonds de joie. Enfin, après des jours d'angoisse, on repartait. Malko doucha un peu son enthousiasme, en remarquant :

— Je n'ai pas vraiment vu ces deux Iraniens, je pourrais à la rigueur en reconnaître un. Et à moins de questionner directement Zakra, je ne vois pas comment les identifier. Sauf s'ils me tirent dessus à nouveau. Ce qui est peu probable.

— Il va falloir mettre une surveillance en place autour de Zakra et de ses amis. Je vais demander à la police hongroise, sans leur révéler ce que nous savons.

— C'est risqué, remarqua Malko, il y a maintenant une bonne chance que la filière du plutonium se réactive, mais nous ne savons pas comment. Je vais plutôt tenter de tirer les vers du nez de Zakra. Elle a vraiment très envie de se marier…

* *
*

Zakra contemplait avec un ravissement enfantin ses billets d'avion, sa liasse de dollars et son passeport avec un visa brésilien qui prenait tout une page. Pavel Sakharov, assis en face d'elle, plongea ses yeux bleu pâle dans les siens.

— Si on te demande quelque chose à l'entrée du Brésil, recommanda-t-il, tu viens passer le Carnaval chez des amis.

— Et ensuite ?

Il lui montra l'enveloppe de ses billets d'avion où était noté un numéro de téléphone.

— Quand tu es à ton hôtel, au Caesar Park, tu appelles ce numéro. Tu dis que tu viens de Budapest. On te donnera des instructions. C'est compris ?

— Oui.

— Encore une chose, ajouta-t-il. Tu as vu ce qui est arrivé à Karim ? Si tu parles à qui que ce soit de ce voyage, il t'arrivera la même chose.

La jeune Kirghize, en dépit de son endurcissement, sentit passer une coulée glaciale le long de son dos. Elle revit le poignard qui avait découpé son ancien amant. L'homme qui se tenait en face d'elle était froid comme un iceberg, inexpressif. Ses yeux la fixaient comme deux objectifs de caméra et elle se dit qu'il l'égorgerait sans ciller, même après lui avoir fait l'amour.

— Je ne dirai rien à personne, promit-elle. Elle quitta la pièce, sachant déjà qu'elle allait être obligée de mentir. Il fallait trouver une explication pour son fiancé. Sinon, il risquait de ne pas attendre son retour. Et cela, elle ne le voulait à aucun prix. Même si elle devait risquer sa vie.

 

Alerte plutonium
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